L'incendie de l'Alcazar

«La nature au supplice, les bêtes et les bois, les villes et leurs menus miracles, mais aussi le langage du corps et le corps du langage ou la sagesse de trois sous qu’on gagne à vivre sous le ciel, entre nous. Des images-talismans qu’on a roulées comme des phrases, depuis toujours, sans avoir su, pendant longtemps, que c’étaient des poèmes.»

L’incendie de l’Alcazar est un livre très personnel, il dit des moments de l’enfance, le rapport à l’autre, la solitude et le rêve de la collectivité. L’auteur y trace quelques portraits de peintres – Dürer, Hals, Vélasquez, Poussin, Manet, Cézanne, entre autres –, puis il évoque des vagabonds, demi-fous, demi-dieux, c’est-à-dire les premiers venus, aux prises avec le chamanisme modeste du souvenir.

(Héros-Limite)

Ancrer le réel sur la page

di Lou van Nijen
Inserito il 17.12.2024

« TOUT PASSE. » Voici une thématique importante de L’incendie de l’Alcazar que l’on retrouve dans le poème « au port » où le narrateur lit cette expression tatouée en lettres tremblotantes sur le bras d’un homme. C’est vrai, tout passe : l’enfance, les souvenirs, les objets chéris que l’on finit par délaisser. Comment, alors, ne pas oublier ? Comment cristalliser ces petits riens qui ont orné nos vies ? La poésie s’en charge – ou, en tout cas, celle de David Bosc. Dans son recueil, l’auteur ancre le réel sur la page, aussi banal puisse-t-il paraître, lui redonnant ainsi toute son importance – et surtout, sa vie éternelle.

Dans L’incendie de l’Alcazar, le poète part du plus petit pour comprendre l’infiniment grand. Il recourt pour cela à des métaphores. Ainsi, l’enfance devient « comme un bol posé sur l’appui d’une fenêtre », un renard croisé à la tombée de la nuit, l’héritier « de la terreur que respirait son père », un saumon qu’un ours attrape, figé à jamais dans son élan, « le signe d’ombre / le mouvement d’étain ». La mission que Bosc s’attribue, c’est de pointer du doigt l’extraordinaire dans l’ordinaire, qu’il s’agisse d’humains, d’animaux, de plantes ou de minéraux. Surtout, le poète remet en question notre cruelle tendance humaine à tout classifier par ordre de grandeur, donc d’importance. Sans lui, on n’accorderait pas une pensée aux « pauvres animaux / dont on racle la peau / pour en faire des sangles ». On passerait à côté du « peintre qui siffle […] en haut de son échelle […] pour faire pièce à l’angoisse » ; on l’ignorerait, on oublierait sa solitude.

David Bosc se fait également le porte-parole des oublié.es. Si de Las Meninas de Velázquez, vient immédiatement en tête la princesse d’Espagne, ravissante avec ses boucles blondes et sa robe blanche parée de broderies, on ne s’attarde généralement pas sur Maria Bárbola, la naine à sa droite, qui regarde pourtant le peintre droit dans les yeux – ni sur le chien à ses pieds, sans doute fatigué de tenir la pose depuis des heures. Bosc nous invite à réajuster notre échelle de valeurs en portant attention aux laissé.es-pour-compte. En même temps, il note le plaisir qu’il éprouve à utiliser l’adjectif grand, autant pour sa signification que pour sa sonorité évocatrice :

c’est idiot
mais j’ai souvent pensé
que le plaisir d’écrire
était comme résumé
dans la joie ouvrière
dans la joie musicale
dans la joie enfantine et sénile
d’employer le mot grand

grands bras, grands yeux et grandes dents
si on veut
mais je sais que s’il sonnait
autrement que le début de grange
le mot ne nous plairait pas tant

Il nous incite aussi à interroger le langage. Voici comment se termine le poème « bouche bée », qui porte si bien son nom : « demande au langage de te dire / ce dont tu n’avais pas idée / ce qui était pour toi / à la lettre / inouï ».

Dans  « Bodegón de Cotán », le poète décrit les sujets peints par Juan Sánchez Cótan – des natures mortes avec des fruits, des légumes et des oiseaux tués – avant de s’adresser directement au peintre espagnol, comme s’ils étaient proches l’un de l’autre : « tu peins ça, Cótan / et indifféremment / une femme à barbe / à laquelle rien ne manque / sinon le sourire et les larmes ». Cet intérêt pour la vie des artistes peintres se retrouve dans plusieurs poèmes. Dans « Le Pinceau de Dürer », on rend visite à un Albrecht un poil arrogant lorsqu’il esquisse un dessin devant Giovanni Bellini, vert de jalousie :

Bellini dit ce qu’on attend qu’il dise
: non, pas ceux-là
je parle du pinceau spécial
avec quoi tu fais sans les emmêler
des cheveux parfaits
alors Dürer prend un pinceau
ordinaire

et en deux-deux dessine
la plus jolie des chevelures
mais ça n’est pas ainsi
Albert
qu’on se fait des amis

Bosc s’intéresse aussi aux sujets des toiles, qu’il appréhende parfois avec un regard critique. Dans « Diego Velázquez, Philippe IV », on a affaire à un roi d’Espagne plus intéressé à partir à la chasse et participer à des soirées bien arrosées qu’à régner. L’espace de quelques vers, le souverain revient à la vie, comme devenu notre contemporain, « avec ses presque papillotes / de grand gros garçon d’un shtetl / de Brooklyn en un autre temps ».

L’incendie de l’Alcazar réfléchit au statut de l’artiste, et à la différence entre ce qu’on considère comme relevant de l’art ou non. Qui décide de la valeur d’une œuvre ? L’importance qu’on lui accorde évolue au fil du temps, selon les préoccupations, les mouvements, les codes et la mode de l’époque. Le recueil porte sur la question de la manière dont les choses s’usent – « tout passe » – et dont leur dégradation, ou leur patine, peut leur donner de la valeur. de la chemise de l’empereur Maximilien, photographiée par François Aubert, dans le poème « Une chemise » : « aujourd’hui / c’est assurément d’un élan ingénu / qu’on voterait pour cette image / de chemise brûlée / non parce que c’est la relique / révolutionnaire / de la mort d’un tyran / mais parce que nous avons jugé / collectivement / que la rouille était le Grand Artiste ».

Si l’on pense au titre et à l’événement dramatique qu’a été l’incendie de l’Alcazar, la thématique du recueil porte aussi sur les aléas de la conservation des objets, et en particulier des œuvres d’art, sur les pertes irréparables que l’on subit, individuellement ou collectivement.

David Bosc, avec son esquisse d’une poétique, nous incite à regarder le monde autrement :

ils retournèrent dans leur pays par un autre
chemin
: définition possible de la poésie

Lorsqu’on termine sa lecture de L’incendie de l’Alcazar, c’est exactement cette sensation que l’on ressent : celle d’avoir découvert un nouveau sentier poétique qui nous aurait complètement échappé si on n’avait pas pris le temps de l’emprunter. Fixer les petits riens, les ancrer sur la page pour éviter qu’ils ne disparaissent, voilà l’ambition du dernier recueil de David Bosc. On ne verra plus le sourire d’une passante, le regard abattu d’un chien ou un tableau exposé au musée de la même façon.